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Faut-il continuer la recherche scientifique ?

Novembre 2004(actualisé le 13 novembre 2005)

Cette question a été posée le 27 janvier 1972 par le mathématicien Alexandre Grothendiek, célèbre pour ses travaux en mathématiques pures, lauréat de la médaille Fields (l’équivalent du prix Nobel pour les mathématiciens), dans le grand amphithéâtre du CERN, haut lieu de la recherche sur la physique des particules. Dans le résumé qui présentait la conférence il est dit: “depuis le XVIe siècle, les sciences exactes se sont développées indépendamment des véritables besoins et désires des hommes dans leur totalité. Le développement de la Science a été suivi, comme son ombre, par celui d’une idéologie correspondante: les scientismes (idéologie qui repose sur la conception éronnée que ce sont les connaissances reposant sur l’emploi correcte des méthodes des sciences exactes déductives, expérimentales, et celles-là seulement, qui auraient un fondement et une valeur véritable, ou ‘objectives’). “Ce développement a conduit à la science actuelle qui, d’après A. Grothendiek, est une des principales forces négatives dans le développement de la société.” (1)

On s’est empressé d’oublier la question de Grothendiek, et les recherches du CERN ont continué comme avant. On a construit à grands frais des accélérateurs toujours plus puissants, développé des techniques toujours plus sophistiquées, et tout ça pour débusquer quelques particules plus ou moins élémentaires ou ultimes. Ces résultats nous ont-ils rendus plus éclairés et plus sages? La physique du particule, a-t-elle un intérêt pour l’humanité? N’a-t-elle pas plutôt aidé à compromettre son avenir?

Ces jours, le débat tourne autour des “cellules-souches” embryonnaires. L’idée est d’utiliser les celles d’embryons humains pour produire des remèdes miracles capables de guérir des maladies qui ont résisté à la recherche médicale jusqu’à présent. D’une manière générale, le génie génétique, devenu le fer de lance de la science objective, veut faire miroiter le bonheur sur la Terre grâce à la prise en charge du vivant par l’homme. Comme le dit Teddy Goldsmith, cette infantile vision du monde postule que Dieu – ou si l’on préfère - le processus de l’évolution - a mal fait son boulot et qu’il appartient à l’homme de corriger ces défauts grâce à son intelligence supérieure (2).

Il me semble important de réaliser que la science objective, qui est la base de toute recherche, dite scientifique aujourd’hui, n’est pas à même d’aborder la complexité, mais seulement la complication, c’est-à-dire, en gros, ce qui ne relève pas de l’infiniment complexe qu’est le vivant. Il n’y a pas d’interface entre la complexité et la complication (3).  La démarche du génie génétique est donc naïve. Elle peut certainement modifier des gènes et produire ainsi des changements dans le fonctionnement des organismes. Mais comme elle ne sait pas aborder la nature comme un tout, son influence sur le vivant est au mieux aléatoire et, à plus long terme, complètement imprévisible.

La science objective refuse tout argument de finalité. Ce postulat indémontrable restreint considérablement son approche à la réalité. Il en résulte une déshumanisation progressive des disciplines dites scientifiques et une incapacité à dialoguer avec la nature. Le rejet de toute finalité a aussi la conséquence de fausser notre perception du rôle du temps dans l’évolution de la biosphère et des êtres vivants. S’il n’y a pas de but, l’évolution devient aléatoire et le rôle attribué au hazard totalement excessif (4).

Pour néanmoins donner un semblant de vraisemblance aux théories élaborées sur cette base on est alors obligé d’invoquer des concepts fumeux comme la sélection naturelle. Cela revient à attribuer à l’environnement une intelligence que l’on refuse à la vie elle-même. Mais évidemment, l’acceptation d’une possible finalité - qui nous échappe - fait passer la vie et les êtres vivants dans l’infiniment complexe et oblige de considérer la nature comme un tout, ce que la science objective et le génie génétique en particulier ne savent pas faire.

Pour contribuer au bien-être de l’humanité et à la santé de la biosphère, la recherche scientifique devrait être conçue sur une autre base, et d’abord renoncer au postulat d’objectivité (5). Cette proposition peut paraître utopique et l’est probablement, d’autant plus que le projet scientifique actuel est étroitement lié à l’économie qui tient les leviers de commande des Etats et refuse de financer des projets dont elle juge le potentiel lucrative - ou militaire - insuffisant. D’autant plus aussi que le changement de paradigme qu’impliquerait cette modification profonde de la manière d’approfondir la connaissance condamnerait sans appel les dogmes économiques auxquels les dirigeants économiques et politiques sont inféodés, dogmes qui sont en passe de nous mener dans un cul de sac.

Pierre Lehmann, novembre 2004

1)  Jaques Grinevald, André Gsponer, Lucile Hanouz, Pierre Lehmann, La Quadrature du CERN, Edition d’en Bas, 1984, p.148.

2)  Edward Goldsmith, „How can we survive?”, The Ecologist, vol 32, No 7, sept. 2002.

3)  Sigmund Kvaloy, Gaia versus Servoglobe, présentation à la réunion d’ECOROPA de novembre 2003.

4)  Fred Hoyle, The Intelligent Universe, Michael Joseph, London, 1983.

5)  Hans Primas, Umdenken in der Naturwissenschaft, Gaia, vol 1, No 1, 1992.

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