| Cette question a été posée
le 27 janvier 1972 par le mathématicien Alexandre Grothendiek,
célèbre pour ses travaux en mathématiques pures,
lauréat de la médaille Fields (l’équivalent
du prix Nobel pour les mathématiciens), dans le grand amphithéâtre
du CERN, haut lieu de la recherche sur la physique des particules.
Dans le résumé qui présentait la conférence
il est dit: “depuis le XVIe siècle,
les sciences exactes se sont développées indépendamment
des véritables besoins et désires des hommes dans leur
totalité. Le développement de la Science a été
suivi, comme son ombre, par celui d’une idéologie correspondante:
les scientismes (idéologie qui repose sur la conception éronnée
que ce sont les connaissances reposant sur l’emploi correcte
des méthodes des sciences exactes déductives, expérimentales,
et celles-là seulement, qui auraient un fondement et une valeur
véritable, ou ‘objectives’). “Ce développement
a conduit à la science actuelle qui, d’après A.
Grothendiek, est une des principales forces négatives dans
le développement de la société.” (1)
On s’est empressé d’oublier la question de Grothendiek,
et les recherches du CERN ont continué comme avant. On a construit
à grands frais des accélérateurs toujours plus
puissants, développé des techniques toujours plus sophistiquées,
et tout ça pour débusquer quelques particules plus ou
moins élémentaires ou ultimes. Ces résultats
nous ont-ils rendus plus éclairés et plus sages? La
physique du particule, a-t-elle un intérêt pour l’humanité?
N’a-t-elle pas plutôt aidé à compromettre
son avenir?
Ces jours, le débat tourne autour des “cellules-souches”
embryonnaires. L’idée est d’utiliser les celles
d’embryons humains pour produire des remèdes miracles
capables de guérir des maladies qui ont résisté
à la recherche médicale jusqu’à présent.
D’une manière générale, le génie
génétique, devenu le fer de lance de la science objective,
veut faire miroiter le bonheur sur la Terre grâce à la
prise en charge du vivant par l’homme. Comme le dit Teddy Goldsmith,
cette infantile vision du monde postule que Dieu – ou si l’on
préfère - le processus de l’évolution -
a mal fait son boulot et qu’il appartient à l’homme
de corriger ces défauts grâce à son intelligence
supérieure (2).
Il me semble important de réaliser que la science objective,
qui est la base de toute recherche, dite scientifique aujourd’hui,
n’est pas à même d’aborder la complexité,
mais seulement la complication, c’est-à-dire, en gros,
ce qui ne relève pas de l’infiniment complexe qu’est
le vivant. Il n’y a pas d’interface entre la complexité
et la complication (3). La démarche du génie génétique
est donc naïve. Elle peut certainement modifier des gènes
et produire ainsi des changements dans le fonctionnement des organismes.
Mais comme elle ne sait pas aborder la nature comme un tout, son influence
sur le vivant est au mieux aléatoire et, à plus long
terme, complètement imprévisible.
La science objective refuse tout argument de finalité. Ce postulat
indémontrable restreint considérablement son approche
à la réalité. Il en résulte une déshumanisation
progressive des disciplines dites scientifiques et une incapacité
à dialoguer avec la nature. Le rejet de toute finalité
a aussi la conséquence de fausser notre perception du rôle
du temps dans l’évolution de la biosphère et des
êtres vivants. S’il n’y a pas de but, l’évolution
devient aléatoire et le rôle attribué au hazard
totalement excessif (4).
Pour néanmoins donner un semblant de vraisemblance aux théories
élaborées sur cette base on est alors obligé
d’invoquer des concepts fumeux comme la sélection naturelle.
Cela revient à attribuer à l’environnement une
intelligence que l’on refuse à la vie elle-même.
Mais évidemment, l’acceptation d’une possible finalité
- qui nous échappe - fait passer la vie et les êtres
vivants dans l’infiniment complexe et oblige de considérer
la nature comme un tout, ce que la science objective et le génie
génétique en particulier ne savent pas faire.
Pour contribuer au bien-être de l’humanité et à
la santé de la biosphère, la recherche scientifique
devrait être conçue sur une autre base, et d’abord
renoncer au postulat d’objectivité (5). Cette proposition
peut paraître utopique et l’est probablement, d’autant
plus que le projet scientifique actuel est étroitement lié
à l’économie qui tient les leviers de commande
des Etats et refuse de financer des projets dont elle juge le potentiel
lucrative - ou militaire - insuffisant. D’autant plus aussi
que le changement de paradigme qu’impliquerait cette modification
profonde de la manière d’approfondir la connaissance
condamnerait sans appel les dogmes économiques auxquels les
dirigeants économiques et politiques sont inféodés,
dogmes qui sont en passe de nous mener dans un cul de sac.
Pierre Lehmann, novembre 2004
1) Jaques Grinevald, André Gsponer, Lucile Hanouz, Pierre
Lehmann, La Quadrature du CERN, Edition d’en Bas, 1984, p.148.
2) Edward Goldsmith, „How can we survive?”, The
Ecologist, vol 32, No 7, sept. 2002.
3) Sigmund Kvaloy, Gaia versus Servoglobe, présentation
à la réunion d’ECOROPA de novembre 2003.
4) Fred Hoyle, The Intelligent Universe, Michael Joseph, London,
1983.
5) Hans Primas, Umdenken in der Naturwissenschaft, Gaia, vol
1, No 1, 1992.
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